Acteur de référence du secteur, Fluidra ne cesse de renforcer ses positions en France, en Europe et dans le monde. Lors d’un entretien exclusif, Eloi Planes, président exécutif du groupe, a partagé avec Enjeux Piscine sa vision du marché et les facteurs clés de succès de son entreprise.
(Version intégrale de l’article publié dans Enjeux Piscine n°11 – Février-Mars 2026)
Enjeux Piscine : Comment décririez-vous l’état actuel du marché de la piscine en Europe et dans le monde ?
Eloi Planes : « Le marché a connu une phase de correction après le pic de la période post-Covid, durant laquelle la demande avait explosé. Nous étions conscients que la demande exceptionnelle de ces dernières années finirait par reculer. Sur les marchés de référence – notamment les États-Unis et la France – le volume de constructions neuves a atteint un niveau plancher en 2025 et devrait désormais amorcer une nouvelle phase de croissance.
Le secteur a cependant démontré sa résilience et son dynamisme grâce à la solidité de « l’aftermarket » (ndlr : parc de piscines installées), qui a continué de croître durant la même période. La question est désormais de savoir à quel rythme repartira le marché de la construction.
De fait, plusieurs signaux sur l’ensemble des marchés indiquent que l’activité commence à se redresser. En France, par exemple, le dernier baromètre de la FPP révèle que les autorisations de construction de nouvelles piscines ont augmenté pour la première fois depuis de nombreux trimestres.Je pense donc que nous abordons un moment favorable, où ces deux grands moteurs du marché de la piscine devraient connaître une dynamique positive. »
Notre discours finira par s’imposer car il est rationnel
Quelles sont les principales menaces qui pèsent sur le marché de la piscine aujourd’hui ?
« Elles sont étroitement liées aux défis actuels de gestion de l’eau et au changement climatique. Notre grand défi est de remporter la bataille du récit car le discours actuel est biaisé. Le secteur n’a pas toujours su structurer son récit quant à l’impact positif majeur de la piscine sur la société face aux pressions politiques, notamment en France.
Cependant, avec la sécheresse qui a frappé le sud de l’Europe ces dernières années, le discours a commencé à se construire et à gagner du terrain. C’est déjà le cas en Espagne, mais aussi en France – peut-être le marché le plus difficile – où l’on constate que les choses commencent à évoluer grâce au travail mené conjointement par les associations et par les acteurs du secteur.
Notre discours finira par s’imposer car il est rationnel et va de pair avec l’évolution de nos pratiques. Il ne s’agit pas d’interdire la possession d’une piscine ou son remplissage, tout comme il ne sera pas interdit d’avoir une voiture ; en revanche, ce qui sera exigé, c’est que la piscine, comme la voiture, réponde à une série de critères. D’autant qu’il existe déjà des technologies capables d’économiser 90 % de l’eau consommée par une piscine – une consommation pourtant déjà faible.
L’enjeu pour le secteur – et je crois que nous sommes bien organisés au sein des fédérations pour l’expliquer – est de dire : “Exigez l’installation d’une couverture, d’un système de filtration performant ou de dispositifs de récupération des eaux de pluie ; mais n’interdisez pas”.
Une piscine connectée […] permet aux professionnels de générer davantage de valeur
Aux États-Unis, certains États ayant adopté des mesures restrictives ont fini par évoluer. On n’interdit pas de prendre l’avion malgré son empreinte carbone élevée. Ce que l’on demande aux compagnies, c’est de réduire leur impact et de le compenser. C’est exactement ce qui se produit pour notre filière. Ce besoin de solutions techniques va nous offrir des opportunités de business et permettre aux professionnels de générer davantage de valeur grâce à :
- la durabilité en proposant des équipements plus performants énergétiquement et plus économes en eau.
- la connectivité pour une piscine plus simple à utiliser, que l’on peut piloter à distance.
Une piscine connectée est plus efficace et plus facile d’entretien. Elle intègre davantage de technologie et, par conséquent, permet aux professionnels de générer davantage de valeur. »
Quelle est la position actuelle de Fluidra en Europe et dans le monde ?
« Aujourd’hui, Fluidra commercialise ses produits à travers des filiales dans 47 pays, couvrant ainsi plus de 90 % du parc mondial de piscines. Le groupe détient six des dix marques les plus reconnues du secteur à l’échelle mondiale. Parmi elles, AstralPool, Jandy, Zodiac et Polaris sont des marques de référence, auxquelles s’ajoutent des marques locales très fortes, comme en Afrique du Sud.
Nous sommes numéro 1 en Europe et numéro 2 aux États-Unis. L’Amérique du Nord représente à elle seule plus de 50 % du marché mondial de la piscine et plus de 44 % de notre chiffre d’affaires. Sur nos 7 000 collaborateurs dans le monde, plus de 1 100 y sont basés. C’est un marché majeur où nous disposons d’une présence très forte qui recèle encore un fort potentiel, à l’instar de l’Europe, où notre position varie selon les pays et les catégories de produits, tout en offrant de bonnes perspectives de développement sur le segment des piscines collectives et publiques. Ce marché est encore très fragmenté avec de fortes marges de progression.
Enfin, nous occupons des positions très importantes sur les grands marchés mondiaux que sont l’Australie, l’Afrique du Sud et le Brésil, avec d’importantes marges de progression sur certains segments de produits et dans le secteur des piscines à usage collectif. »
Quels sont les facteurs clés du succès de Fluidra ?
« Nous avons une obsession qui nous guide et nous anime chaque matin : la volonté de rester proches de nos clients et de faciliter notre collaboration malgré la croissance soutenue de l’entreprise ces dernières années.
La clé pour Fluidra, c’est la dimension humaine et la proximité, tout en s’assurant d’apporter le bon produit, le bon système de distribution et le bon service après-vente.
Notre priorité est que nos clients nous voient comme le meilleur partenaire pour leur business.
La clé pour Fluidra, c’est la dimension humaine et la proximité
Le secteur vient de traverser quatre années marquées par des changements spectaculaires. D’abord le Covid, avec ses confinements et ses incertitudes, puis une explosion inattendue de la demande qu’il a fallu satisfaire en pleine pénurie de produits. S’en est suivie une inflation fulgurante et, une fois cette inflation absorbée, une hausse des droits de douane mondiaux qui a fortement impacté le marché américain, et le marché européen dans une moindre mesure. Pour les fabricants d’équipements comme nous, cette période a été très exigeante : pénurie de produits, hausses de prix successives et nécessité de réduire les cadences de production dans nos usines lorsque les circuits de distribution étaient saturés de stocks.
Dans ce contexte, je crois que Fluidra s’est montrée responsable envers le secteur. Nous avons géré du mieux possible, et même si nous avons été perfectibles dans ces moments de tension, je pense que les clients ont remarqué nos efforts. Nous avons su rester proches d’eux en apportant des solutions aux situations qui se présentaient, ce qui a renforcé leur confiance en nous et nous a permis de gagner des parts de marché.
Un autre pilier de notre stratégie consiste à concentrer nos investissements sur quatre ou cinq domaines clés au bénéfice de nos clients :
- nos produits, en élargissant nos gammes pour répondre précisément à leurs besoins et faciliter leur installation et leur utilisation, avec des solutions plus ergonomiques, durables et connectées ;
- la connectivité et nos plateformes, pour disposer de données dont le plein potentiel reste encore à appréhender ;
- nos systèmes d’information, pour offrir un meilleur service, gagner en réactivité et fluidifier la relation avec les professionnels ;
- l’ensemble de la chaîne logistique ainsi que le service après-vente.
Nous sommes conscients de nos marges de progression dans plusieurs de ces domaines, mais nous sommes fermement déterminés à devenir la référence du marché. »
En termes de proximité client, comment parvenez-vous à organiser votre modèle industriel et logistique ?
« Tout repose sur une philosophie fondamentale : nous sommes une entreprise leader au niveau global, mais nous restons locaux. Nous sommes espagnols en Espagne, français en France, australiens en Australie, américains en Amérique, etc. et j’irai même plus loin encore : nous sommes parisiens à Paris et perpignanais à Perpignan.Nous ne nous contentons pas de le prétendre : nous le sommes.
Cela se traduit par notre implication dans chaque pays via nos structures locales. Nous n’avons quasiment aucun expatrié dans notre organisation ; nous travaillons avec des équipes autochtones. Nous sommes engagés au sein des associations professionnelles locales, c’est essentiel pour rester agiles et nous adapter aux spécificités de chaque marché.
Nous sommes une entreprise leader au niveau global, mais nous restons locaux
Pendant la crise du Covid, nous avons dû adapter nos systèmes pour assurer les livraisons à distance, puis gérer la fluctuation des stocks de manière optimale. Nous y sommes parvenus grâce à cette proximité avec le terrain.
Fluidra est en constante transformation : la société d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle d’il y a 5, 10 ou 15 ans. L’un de nos piliers est l’efficacité opérationnelle : elle nous permet de générer les ressources nécessaires pour réinvestir dans notre propre croissance.
Notre grand défi est d’exploiter notre effet d’échelle sans perdre cette proximité locale. Dans cette dynamique d’efficacité, ce qui importe n’est pas seulement ce que nous faisons, mais la manière dont nous le faisons. Dans le cadre de notre démarche ESG (Environnement, Social et Gouvernance), nous nous sommes fixé sept objectifs majeurs. Par exemple, nous avons travaillé sur l’égalité salariale entre les femmes et les hommes — un objectif atteint dès 2024. Nous visons également un taux de satisfaction, de nos collaborateurs et de nos clients, supérieur à 80 %.
Concernant notre empreinte carbone, nous visons la neutralité pour les Scopes 1 et 2 d’ici 2027, et pour le Scope 3 d’ici 2050. Nous travaillons également pour atteindre une empreinte hydrique neutre dans nos usines. Tous ces éléments font partie de notre philosophie.
Ce qui importe n’est pas seulement ce que nous faisons, mais la manière dont nous le faisons
Sur le plan social, depuis sa création par mon père il y a six ans, la Fondation Fluidra œuvre pour l’accès universel à la piscine et à la natation en promouvant ses bénéfices thérapeutiques, voire son importance vitale, à travers notamment nos projets au Sénégal. Nous équipons des hôpitaux de référence en maladies mentales, sur lesquelles la piscine a un impact positif. On se rend compte – en lien avec le récit dont nous parlions au début – que la piscine a un impact majeur sur la société, un rôle que nous essayons de valoriser au travers du travail de la Fondation. »
Comment Fluidra parvient-elle à se différencier et à créer de la valeur grâce à l’innovation ?
« L’innovation est essentielle pour notre secteur, ainsi que pour l’ensemble de l’économie. Elle s’appuie sur plusieurs leviers. D’abord, l’innovation doit être ouverte : il faut être capable de travailler avec des partenaires extérieurs et d’apprendre d’eux pour accélérer l’émergence de nouveaux produits. Il est également crucial de réduire les délais de développement pour amener plus rapidement le produit au marché (time-to-market).
Ces deux leviers sont à la fois des opportunités et des défis pour nous, car l’innovation ne se limite plus au produit lui-même, mais englobe désormais les applications et les services associés. C’est un véritable saut technologique : il y a quelques années, tous nos ingénieurs étaient des ingénieurs produits ; désormais, nous comptons une proportion très importante d’ingénieurs logiciels.
L’innovation ne se limite plus au produit lui-même, mais englobe désormais les applications et les services associés
Pour accroître notre réactivité, nous avons adapté nos processus de management (Lean) et nous nous appuyons sur notre fonds Fluidra Ventures. Doté de 20 millions d’euros, il nous permet d’investir dans des projets ou de prendre des participations au sein d’entreprises afin de développer un écosystème d’innovation.
Nos quatre domaines d’intérêt sont la durabilité, la sécurité et le bien-être, l’expérience client et la digitalisation. Nous avons déjà réalisé plusieurs investissements en France et aux États-Unis, notamment dans Coral Smart Pool (intelligence artificielle), Tiko Tropy (jumeaux numériques dédiés à l’efficacité énergétique), Lightning (sécurité par l’IA) ou encore JStartup (récupération de chaleur des centres de données pour le chauffage des piscines).
Aujourd’hui, Fluidra investit environ 3 % de son chiffre d’affaires dans la R&D. Nous sommes convaincus que les prochaines années seront marquées par une accélération de l’innovation dans notre domaine. »
Et comment Fluidra parvient-elle à adapter son modèle dans chaque pays ?
Nous avons deux modèles distincts. L’un repose sur une intégration directe grâce aux ProCenters et à une distribution de proximité ; l’autre, aux États-Unis, passe par des distributeurs, mais nous nous rapprochons des professionnels via des programmes de fidélisation, de marketing et de formation.
Si chaque marché évolue différemment, notre volonté reste la même : garantir une proximité de service. Nous renforçons l’interaction avec nos clients grâce à nos systèmes d’information. Nous assurons la disponibilité des produits via nos ProCenters et notre chaîne logistique. Enfin, nous garantissons un service après-vente performant. Ces trois éléments sont essentiels pour le professionnel.Par ailleurs, Fluidra s’implique pour accompagner la professionnalisation du secteur.
La piscine est un équipement complexe qui nécessite du professionnalisme pour garantir la santé et la sécurité du client final. La France est sans doute l’un des marchés les mieux structurés, ce qui n’est pas le cas de tous. En Espagne, un certificat professionnel d’entretien de piscine sera obligatoire à partir de 2026.
Au sujet de la connectivité : à la lecture des communications de l’ASOFAP et de la presse ibérique, celle-ci paraît davantage acceptée par les professionnels espagnols que par les professionnels français ?
La connectivité est un véritable défi. Je constate une grande différence entre le marché américain et le marché européen concernant la connectivité. Aux États-Unis, 80 % des nouvelles piscines sont connectées – et une large part du parc existant l’est également – alors qu’en Europe, une certaine réticence persiste.
Je pense que cela s’explique d’abord par le fait que le taux d’adoption par l’utilisateur final est bien plus élevé aux États-Unis : là-bas, le client l’exige. Ensuite, cela requiert des compétences techniques que les professionnels doivent acquérir. Forcément, si la demande n’est pas immédiate et qu’il faut se former, l’effort d’apprentissage peut freiner l’adoption. Mais ces réticences finiront par s’estomper.
Comment pensez-vous que le marché de la piscine va évoluer en Europe et dans le monde ?
Si je me projette dans dix ou quinze ans, je ne peux qu’imaginer que la piscine sera connectée au bâtiment. Je suis convaincu qu’une habitation raccordée à une piscine sera bien plus performante, sur les plans énergétique et hydrique, qu’un bâtiment qui en est dépourvu. La piscine deviendra une véritable réserve d’eau, capable de valoriser les eaux de pluie ou les eaux grises et de servir de régulateur thermique pour la maison en captant voire en stockant l’énergie solaire. C’est, à mon sens, l’une des transformations majeures des prochaines années.
Cette piscine devra également être beaucoup plus connectée, tant pour simplifier la vie de l’utilisateur que celle du professionnel qui l’entretient.
Une habitation raccordée à une piscine sera bien plus performante, sur les plans énergétique et hydrique
Quant à l’évolution des marchés en Europe dans les prochaines années, je crois que le secteur devrait croître entre 4 % et 6 % par an. L’ajout de nouvelles piscines chaque année représente environ 2 % de croissance en volume. À cela, s’ajoutent l’effet prix et l’évolution du mix produit vers des solutions plus techniques et l’on atteint alors rapidement les 4 % et plus. Et si la météo est favorable – et il semble que nous évoluions vers un monde plus chaud – cela va accélérer la croissance.
Pour la construction neuve, la question n’est plus de savoir si ce marché va baisser davantage – car il a atteint un niveau plancher – mais de savoir quand et à quel rythme il va repartir. Mais la demande pour de nouvelles piscines existe, tout comme l’activité liée au parc installé, comme nous l’avons vu en France cette année. Début 2025, les gens étaient inquiets, mais dès que la saison a démarré, la demande s’est concrétisée.L’être humain entretient depuis toujours un rapport très puissant avec l’eau, la piscine restera donc un équipement de désir. Elle sera simplement mieux intégrée à son environnement, plus durable et plus facile à utiliser.
De mon côté, je reste positif, notre marché devrait connaître une croissance intéressante… quel qu’en soit le rythme.











