AccueilMarché & enjeuxChiffres et analysesLes enjeux de la piscine publique : entre bienfaits sociétaux et impératifs...

Les enjeux de la piscine publique : entre bienfaits sociétaux et impératifs écologiques

Publicité

Le parc des piscines municipales françaises arrive aujourd’hui à la croisée des chemins. Héritées pour l’essentiel des grands plans nationaux des années 1960 à 1980, ces infrastructures occupent une place singulière dans le paysage local : elles représentent le premier poste de dépense des collectivités dans le domaine du sport, tout en restant l’un des derniers remparts de la cohésion sociale de proximité.
Face au défi de la transition énergétique et à la modernisation nécessaire des équipements, comment réinventer ces infrastructures pour les rendre plus performantes, capables de répondre aux nouveaux enjeux écologiques et aux attentes des usagers de demain ?

La France dispose d’un parc de près de 4 000 piscines publiques, dont 3 000 couvertes, mais ce chiffre repose sur un patrimoine vieillissant. Le rapport BPCE L’Observatoire de décembre 2025 met en évidence l’ancienneté du parc français, héritier direct de l’opération « 1 000 piscines » des années 1970. Près de la moitié des bassins en service ont été construits entre 1965 et 1984, et un établissement sur cinq a franchi le cap des 40 ans sans rénovation majeure. De plus, la géographie des équipements ne correspond plus à la réalité démographique. Arnaud Volpilière, président de La Piscine de Demain, dresse un constat lucide :

« Le nombre de Français a augmenté (+ 14 millions d’habitants en 45 ans) alors que le nombre de bassins est resté quasiment le même. Il existe des « zones mortes », une sorte de diagonale du vide, mais la pénurie frappe aussi de plein fouet des métropoles en forte croissance comme celle de Marseille. »

Face à ce constat, l’heure est à la réaction. Pour l’expert, l’enjeu est de « rapprocher les bassins des besoins ». Certaines grandes métropoles régionales ont déjà lancé des dynamiques exemplaires : des villes comme Lille, Rennes, Nantes, Toulouse ou Montpellier ont mis en place des « Plans Piscine » s’étalant sur une dizaine d’années.
Ces stratégies reposent sur un état des lieux précis de l’existant pour planifier les rénovations ou créations, là où la carence est avérée. Le plan lillois est d’ailleurs cité comme l’un des plus dynamiques du territoire.Cette anticipation est vitale.
Aujourd’hui, la distance entre les écoles et les bassins est telle que « les trois quarts du temps de pratique de la natation dans le cadre scolaire sont consacrés au transport, au détriment de la pratique aquatique réelle », regrette Arnaud Volpilière.

Face à la tentation de certains élus de fermer des équipements pour des raisons budgétaires, le cadre réglementaire actuel s’impose comme une garantie de pérennité. Pour le président de La Piscine de Demain, l’obligation d’apprentissage de la natation à l’école primaire est le socle indispensable qui maintient l’activité de la filière : « Cette loi du savoir-nager est fondamentale car elle protège le marché. Tant que cette obligation scolaire subsiste, elle pousse les collectivités à maintenir l’investissement pour combler la pénurie de bassins et agit comme un véritable rempart contre les fermetures pures et simples. »

Cette protection est renforcée par le poids politique et social unique de l’infrastructure. Contrairement aux gymnases ou aux stades, la piscine est le seul équipement sportif véritablement intergénérationnel. « Du bébé nageur jusqu’au quatrième âge, les gens fréquentent des piscines et tous ces gens-là sont des électeurs potentiels », rappelle l’expert et d’ajouter « ce caractère universel en fait un enjeu central lors des mandats municipaux. En année électorale, comme en 2025-2026, on observe d’ailleurs une dynamique de projets forte pour répondre aux attentes des citoyens. »
Enfin, dans un pays où les noyades demeurent la troisième cause de décès accidentels, la piscine s’impose non plus comme une option de loisir, mais comme une infrastructure de sécurité publique indispensable

Pour assurer la pérennité de ces établissements, le secteur doit désormais actionner deux leviers de transformation majeurs :

  • accélérer la mutation énergétique pour réduire les charges, 
  • et réinventer l’expérience usager.

La crise énergétique a agi comme un puissant accélérateur de modernité pour le patrimoine aquatique français. Longtemps perçues comme une charge, les dépenses liées à la transition écologique deviennent aujourd’hui le principal argument d’investissement des collectivités. Après une phase d’incertitude marquée par des menaces de fermetures, les élus mesurent désormais l’enjeu : face à la pénurie de lignes d’eau, la réhabilitation est devenue une priorité pour garantir le « savoir-nager » et maintenir ce lien social indispensable.

Selon une enquête de la Banque des Territoires (Localtis), réalisée en partenariat avec l’association Asporta, près de 6 gestionnaires de piscines sur 10 (58,4 %) prévoient désormais des investissements massifs pour réduire leurs factures. Cette dynamique se traduit par un marché structuré de 150 à 180 projets par an :

  • 15 à 20 constructions neuves : des projets conçus nativement pour la sobriété ;
  • 35 rénovations majeures : des reconstructions partielles pour adapter l’existant ;
  • 50 à 100 réhabilitations techniques : des interventions ciblées (chauffage, air, filtration).

Cette transformation est dopée par le décret tertiaire, qui impose des baisses de consommation d’énergie finale de -40 % dès 2030. Le défi est colossal : une piscine coûte en moyenne 600 000 € par an en fonctionnement, soit sept fois plus qu’un gymnase (Source : Observatoire du sport BPCE).

L’enquête d’Asporta souligne que les leviers prioritaires pour les collectivités sont désormais :

  1. Le pilotage et l’optimisation des consommations (plébiscités par 43 % des gestionnaires).
  2. La couverture thermique des bâtiments.
  3. Le changement de source d’énergie (sortie du gaz et du fioul).

L’objectif est clair : sortir de la dépendance aux énergies fossiles. Le rapport BPCE L’Observatoire de décembre 2025 souligne que 60 % du parc actuel repose encore sur le gaz ou le fioul. Mais la mutation est en marche : pour les piscines livrées après 2015, cette part chute déjà à 50 % au profit d’équipements plus efficients et du solaire thermique.

Dans ce contexte, le rôle de La Piscine De Demain (LPDD) – soutenu par son partenariat avec la Caisse d’Épargne – est d’aider les décideurs à transformer cette contrainte en investissement rentable. L’association accompagne les collectivités dans l’analyse de leur « chaîne de valeur » énergétique. L’installation de récupérateurs de chaleur ou de filtrations haute performance permet des retours sur investissement (ROI) compris entre 1 et 5 ans, rendant l’investissement immédiatement vertueux face à la volatilité des prix.Cette évolution s’accompagne d’une avancée réglementaire majeure, dont la Banque des Territoires relevait déjà les prémices avec les reports de vidanges autorisés par les ARS : la fin de l’obligation des deux vidanges annuelles. Une mesure qui réjouit Arnaud Volpilière : « Une piscine qui n’est plus vidangée inutilement, c’est 7 à 10 jours d’ouverture gagnés par an. C’est une victoire sur tous les fronts : on économise la ressource en eau et on maximise les recettes tout en améliorant le service aux usagers. »

Si la piscine publique, concentre à elle seule 20 % de la dépense sportive locale, soit environ 3 milliards d’euros par an, Arnaud Volpilière appelle toutefois à relativiser ce point : « On pointe souvent le déficit des piscines car elles génèrent des recettes visibles. À l’inverse, on ne questionne jamais le déficit des stades ou des gymnases qui, eux, ne rapportent quasiment aucune recette mais coûtent aussi très cher à la collectivité. »
En effet, les coûts de fonctionnement et de rénovation pèsent lourdement sur les budgets mais gagnent à être mis en perspective avec la valeur réelle pour le territoire.

C’est tout l’enjeu de la notion de SROI (Social Return on Investment) : proposer un outil de mesure rigoureux pour quantifier les bienfaits sociétaux et transformer une ligne de dépense en un investissement communautaire. Cette approche a été au cœur des débats lors de la conférence « Les bienfaits sociétaux de la piscine » au salon Piscine Global, en novembre 2024 lors de laquelle trois experts ont partagé leur vision : 

  • Dr Stefan Kannewischer (Président de l’IAKS) : expert mondial des infrastructures sportives.
  • David Sueur (Récréa) : spécialiste de l’exploitation et de la pédagogie.
  • Jérôme Pedretti (Pentair) : représentant des solutions industrielles.

À cette occasion, le Dr Stefan Kannewischer a présenté une étude australienne de référence qui bouleverserait la vision comptable traditionnelle. Selon ces travaux, un dollar investi dans une piscine pourrait générer jusqu’à quatre dollars de bénéfices économiques et sociaux pour la communauté en milieu urbain (et 2,8 dollars en milieu rural).

Ce ratio de 1 pour 4 reposerait sur des gains concrets et quantifiables :

  • Santé publique : la pratique aquatique permettrait une réduction massive des maladies chroniques, de l’obésité et des coûts de santé liés à la sédentarité.
  • Cohésion sociale et sécurité : l’équipement favoriserait une baisse de la délinquance juvénile par l’occupation des jeunes et renforcerait durablement le lien intergénérationnel.
  • Bien-être et productivité : le bassin contribuerait à l’amélioration de la santé mentale et physique des citoyens, impactant positivement leur engagement social et professionnel.

Bien que ces chiffres soient spécifiques au contexte australien, ils offriraient une base de réflexion précieuse pour « dépoussiérer les acquis » en France. Comme le souligne Arnaud Volpilière, ce retour sur investissement social serait l’argument ultime pour convaincre les pouvoirs publics de passer d’une gestion de « charges » à une gestion de « bénéfices » : « Dans une piscine, on est tous égaux. C’est un lieu de mixité réelle et un service universel qui profite à toutes les générations, du bébé nageur au quatrième âge. » L’enjeu est donc de recueillir des faits et des chiffres similaires sur notre territoire pour que la piscine soit reconnue comme un investissement rentable pour la société. Et Arnaud Volpilière de conclure : « Il faut dédiaboliser la piscine publique, trop souvent salie par les seuls sujets de coûts énergétiques. Redorons son image : plus une piscine est fréquentée, plus elle est utile à la société.

Pour assurer la pérennité de ces établissements, le secteur s’oriente vers un modèle d’hybridation profonde, s’inspirant des « centres communautaires » canadiens ou britanniques regroupant sport, santé et services de proximité. Cette mutation est devenue indispensable pour résoudre l’un des paradoxes majeurs de la piscine publique : le décalage entre le prix payé par l’usager et le coût réel du service.

En effet, Arnaud Volpilière rappelle que « si le tarif d’une entrée classique est généralement maintenu entre 2 et 6 euros pour des raisons sociales, le coût d’équilibre pour la collectivité se situe en réalité entre 12 et 15 euros ». Dans ce contexte, la diversification de l’offre pourrait offrir une valeur ajoutée suffisante pour justifier une augmentation des tarifs.

« Pour stabiliser la fréquentation et pérenniser le modèle, il est nécessaire d’ajouter des espaces wellness aquatiques et des zones multi activités. En transformant le bassin en un centre de bien-être, on propose une expérience qui légitime un tarif plus proche de la réalité économique, tout en préservant l’attractivité du lieu », explique le président de La Piscine de Demain. Il invite toutefois à la précaution : « On n’a pas forcément de recul sur ces structures vieilles de seulement 15 à 20 ans. On construit parfois sans anticiper l’impact sur le flux des usagers et l’équilibre financier final. » Il souligne également que le recrutement peut constituer un frein potentiel : « L’ouverture de l’encadrement aux titulaires du BNSSA est déjà une avancée. Mais la gestion des plannings et la formation du personnel sont essentielles pour garantir la qualité de l’accueil. »

Dossier réalisé d’après les interventions de Stefan Kannewischer (IAKS), David Sueur (Récréa), Jérôme Pedretti (Pool Horizons) lors de Piscine Global 2024 et avec l’expertise d’Arnaud Volpilière (La Piscine de Demain).